Cameron n’est qu’une incarnation de plus de la prédation du capitalisme, cynique au point de nous faire passer un monde synthétique comme un geste politique
J’écrivais récemment pour un texte que je prépare : l’expérience se partage, la consommation se satisfait. Et je trouve dans les commentaires des panégyristes de Cameron beaucoup de (auto)satisfaction.
La question n’est pas de savoir si Télérama a raison de critiquer les carences et l’insuffisance scénaristique de ce film, la question est de savoir ce qui est véhiculé par Cameron, et ce depuis des décennies. Au hasard : une certaine fascination pour la guerre et la violence. Paul Virilio pointait ça déjà du doigt dans les années 90, comme lorsqu'il soulevait qu'Aliens n'est qu'un genre de répétition générale de la Première Guerre du Golfe (sans parler de la manipulation qui va avec, comme par exemple le personnage de Newt qui n'est qu'un pis-aller scénaristique, une justification émotionnelle au déferlement de violence qui s'en suit.) C'est ce qu'on appelle communément le « soft power » états-unien. (Le regretté Mark Fisher fait aussi une excellente lecture du T-1000 en tant que nouvelle forme, après celle du T-800, que prendrait la prédation capitaliste et les formes du travail, mais c'est une autre histoire.)
Au lieu d’être employés à la concordance imaginaire du collectif humain au milieu naturel, les récits sont sempiternellement façonnés pour l’alliance des relations entre collectifs humains : individus, générations, civilisation. L’être humain en tant qu’individu, les humains en tant que sociétés, en tant qu’espèce sont devenus, dans l’Occident moderne, le héros incessant de tous les récits. C’est un culte de la personnalité dont il nous faut sortir désormais. Jean-Christophe Cavallin nous rappelle que le rôle de la fiction devrait être d’assurer l’entretien du régime symbolique, de faire en sorte qu’il reste en prise avec la réalité sans mettre en péril notre vie psychique. Si la fiction répare quelque chose, ce n’est pas le monde abîmé, mais la machine symbolique qui permet au monde et à la pensée de co-évoluer et de co-produire.
Je fais partie de celles et ceux qui persistent et signent en disant que, par-delà l'hypocrisie du concept (profondément colonialiste) d'Avatar, il y a un discours mégalomane qui se veut démiurgique, voire messianique (cf. son livre Histoire de la SF). Je le redis : Cameron, dans sa course au progrès à tout prix — science sans conscience —, a une foi aveugle et irresponsable en la technologie. Faire un film qui se veut « écologiste » (ou « progressiste » ou « humaniste », que les laudateurs choisissent l'adjectif qu'ils veulent, je garde en tous cas les guillemets ironiques pour chacun d’entre eux) en le séparant aussi intrinsèquement du vivant n’est plus un paradoxe, c’est le symptôme d’une schize qui frise la pathologie – celle du désir de se passer des humains (ou tout du moins de les réifier) au profit d’images idéalisées (revoir à ce sujet l’entretien entre Godard et Daney en 1988). C'est sur ce point que le fond et la forme de Cameron se marient et engendrent des monstres. Cameron n’est qu’une incarnation de plus de la prédation du capitalisme, cynique au point de nous faire passer un monde synthétique comme un geste politique.
La difficulté pour ses fans est de réussir à passer outre l'éventuelle jouissance ressentie dans un de ses films (jouissance que je ne nie pas, mais on ne peut pas s’en contenter…) pour tenter de voir par-delà, chercher ce qui est « réellement » dit.
Et toutes celles et ceux qui nous diront qu'il est un « grand storyteller », un « superbe technicien » ou un « grand réalisateur » n'y changeront rien à mes yeux : il est proche des gouvernements US, d'Elon Musk et autres ordures de la Silicon Valley. Il est donc du côté de nos ennemis. (On ne peut se plaindre que le cordon sanitaire avec l'extrême droite ait été coupé sans faire le ménage jusque dans nos imaginaires et nos goûts.)
La question n'est donc pas « scénario ou pas scénario ». S'il il y a une ligne de démarcation entre deux camps, elle est peut-être plutôt là : celle que Paul B. Preciado définissait très bien en 2014 dans l'Entretien infini : « Soit on est du côté de l'esthétique du capital, soit on est du côté de la transformation sociale. Et au milieu, il n'y a rien. »
Et puisqu'on parle de transformation sociale, mentionnons Ursula K. Le Guin grâce à un article de Mark Fisher sur son blog k-punk : « Avatar is Le Guin-lite, a degraded version of the scenario that Le Guin developed in novels such as The Word For World Is Forest, The Dispossessed and City Of Illusions, but stripped of all Le Guin's ambivalence and intelligence »
— Vincent Capes de la chaîne Zoe Anima